Prenant exemple sur l’habit des académiciens, nous allons tenter d’entamer, dans le texte qui suit, une réflexion sur la fonction de la broderie et ce qui est mis en jeu dans l’acte de broder.
l'habit vert
Durant le premier empire (1800-1815), les membres de l’Académie Française exprimèrent leur volonté de porter un signe distinctif. À la suite de cette demande, l’Institut de France instaura comme tenue officielle un bicorne, une épée et un habit brodé. En mars 1801, un extrait du procès-verbal de la commission des fonds en définit très strictement le code :
« ... il ne serait rien changé à la couleur de l’habit, qui serait noir ainsi que le gilet et la culotte ou le pantalon ; mais que la broderie serait en soye verte figurant une branche d’olivier, que l’habit serait brodé entièrement, et que les membres seraient libres de ne faire qu’un petit costume, dont le colet et les parements seraient brodés comme un grand costume avec une seule baguette autour de l’habit : que le dit arrêté sera remis au Ministre de l’Intérieur »
Un habit, un habit brode !
Le choix du vêtement pour répondre à la volonté de distinction sociale des Académiciens n’est pas anodin. Un vêtement ne se réduit pas à une fonction utilitaire (se protéger du climat). Comme le soulignent les textes mythiques (ex : la genèse, la Bible) et un grand nombre d’études ethnologiques, porter un vêtement répond à des raisons sociales et psychologique. L’habit, frontière entre l’intime et le public, est un vecteur majeur de représentation sociale.
Dans l’exemple qui nous occupe, l’habit n’est pas pensé nu, mais
il est surtout fait état des couleurs et motifs de broderies qui
doivent l’orner.
En effet, dans cette fonction de représentation du vêtement,
la broderie ou la dentelle, de par leur nature, peuvent tenir une place centrale. La broderie peut se définir comme un tatouage vestimentaire ou « une image sur un habit». Et, quel vecteur de représentation plus puissant qu’une image ? Par le nombre de broderie que porte son vêtement, par le choix des motifs et des couleurs, l’Homme fixe sa place dans la société, raconte ses croyances, déclare ses valeurs.
L’image brodée est un discours.
Mais tout discours a comme auditeur celui qui l’écoute et en partie celui qui le proclame. À l’instar d’un bouclier sculpté, d’une figure de proue, la parure affermit et protège celui qui la porte. L’image brodée a aussi à voir avec le talisman. Ainsi définie, la broderie de l’habit vert est tout autant une poésie protectrice qu’un langage à déchiffrer.
en soye verte figurant
une branche d’olivier
Le Signe brodé sur l’habit vert est un rameau d’olivier.
Il figure un des attributs de la déesse romaine Minerve, symbole de l’Académie française. Le choix de Minerve comme allégorie n’est pas fortuit. La compréhension de ce choix va éclairer les idées qui sous-tendent la création de cette institution, mais aussi de manière surprenante le choix de broder l’habit.
Minerve est l’adaptation romaine de la déesse grecque Athéna. Fille de Zeus et de Métis, Athéna incarne et protège la cité athénienne. Ses attributs (casque, égide*, chouette, fuseau ou rouet et enfin rameau d’olivier) sont les symboles des dons que doivent développer une communauté de citoyens pour créer et faire perdurer une société. Dans le monde antique grec, la cité se fonde sur la gestion des conflits. Athéna figure le combat et ses violences mais régis par des lois (casque, égide*, chouette). La cité se fonde sur l’exemple des héros protégés par la déesse. la cité se fonde sur la sagesse (chouette). Et ce qui nous importe au premier degré, la cité se fonde sur la maîtrise des techniques. Athéna est la patronne des travaux du bois (olivier), des techniques agricoles, et des travaux textiles : préparation des étoffes, découpage, assemblage, filage, tissage, tapisserie, broderie. Au centre de cette maîtrise technique comme à son apogée émerge la recherche de la beauté (comme le montre l’histoire d’Athéna et d’Arachnée**).
Il y a dans chaque broderie l’association de maîtrises multiples : connaissance de la nature (agriculture et/ou domestication), de la matière (préparation des fils, des étoffes), apprentissage manuel et recherche artistique. Chaque broderie est le signe de l’existence d’une civilisation, d’une solidarité, et d’une association de compétences entre les hommes.
Les penseurs des XVIIe et XVIIIe siècles contemporains de la fondation de l’Académie et empreints d’hellénisme, élaborèrent leurs doctrines philosophiques et politiques de la société idéale à partir de cette cité Grecque Athénienne. L’Académie veut construire par ces débats de lettrés l’avenir de la société et de la nation. Rien d’étonnant dès lors à ce que leur symbole soit Athéna (alias Minerve) et à ce que leur habit d’académiciens soit brodé. N’est-elle pas la protectrice des héros fussent-ils héros de l'esprit et déesse des métiers du fil ?
Les arts du fil
La culture grecque nous invite aussi à penser la broderie à partir de ce qui la constitue : le fil. Dans sa mythologie, l’épisode des moires*** (parques romaines) associe les métiers du fil aux notions de temps et de déroulement de la vie humaine. D’une certaine manière les tissus, le tissage, la couture, la broderie constitueraient par le fil des condensés de temps, des outils de mémoire (du temps comme fil linéaire mis en objet). À ce titre, la broderie de Pénélope dans le mythe d’Ulysse incarnerait le temps écoulé entre le départ et le retour d’Ulysse.
* Arme merveilleuse détenue par Zeus, offensive autant que défensive, symbole de la puissance souveraine. Homère la décrit ainsi : « la précieuse égide, inaltérable et pure,
D'où pendillaient cent franges merveilleusement tressées, tout en or fin, et dont chacune valait bien cent bœufs »
**Athéna et Arachné simple mortelle décident de concourir sur la fabrication du plus bel ouvrage de tissage. Arachné compose la plus belle pièce. Athéna n’accepte pas d’être surpassé par une mortelle et entrant dans une grande colère déchire son ouvrage. Arachné se pend. La déesse, consciente d’avoir faillis à la maîtrise de soi, décide d'offrir une seconde vie à Arachné et la change en araignée.
*** Les moires sont trois soeurs. Le fil de la vie est filé sur le fuseau de Clotho (Κλωθ? / Klôth?, « la Fileuse ») , mesuré par la baguette de Lachésis (Λ?χεσις / Lákhesis, « la Répartitrice ») et coupé par les ciseaux de la terrible Atropos (?τροπος, « l'Implacable »).

